Retour sur une cave à cigares high-tech et emblématique
Salon de l'horlogerie Baselworld, mars 2017. Un petit stand inattendu, Imperiali, jeune maison d'édition d'objets d'exception basée à Genève, une cave à cigares de luxe, «Imperador», mystérieux coffre noir de geais, un verrou mécanique rond comme un œil, une montre tourbillon en guise d'iris, édition limitée à 12 pièces et surtout un prix : un million de francs. Les médias n'ont pas raté cet alien en terres horlogères, mais personne n'a vraiment pris le temps de s'y arrêter, focalisé sur le positionnement choc. La cave réserve pourtant un trésor de technologies et de savoir-faire, un pur concentré d'innovation.
Derrière la réalisation, il y a FiveCo, bureau d'ingénieurs du Mont-sur-Lausanne. Depuis quinze ans, la structure déploie toute son ingéniosité pour répondre à tous les défis technologiques qui lui sont soumis. Le mandat tremplin est venu de Xavier Dietlin, fabricant de meubles d'exposition pour montres. Il rêve d'une vitrine de sécurité sans cloche de verre. Elle se nommera «Raptor», servira les montres Hublot et déclenchera un buzz planétaire. FiveCo y gagne sa crédibilité, mais pas encore sa notoriété. Antoine Lorotte, dirigeant, souligne que son métier «reste très confidentiel». Traduction : ses seuls ambassadeurs sont ses clients, mais ils sont le plus souvent d'une discrétion extrême. La communication se concentre ainsi sur quelques réalisations dont on peut parler, c'est le cas de la cave à cigares. Patatras, toute la communication a été phagocytée par l'effet «million de francs».
Alors parlons-en. Le projet démarre en septembre 2013, sur ce seul pitch : «Réaliser la Rolls du coffre à cigares.» En décembre 2014, le prototype est livré. Entretemps, 18.000 heures de travail. L'équipe (10 ingénieurs) a déjà livré 4 coffres et travaille à la production des 8 restants. Quelques chiffres encore : chaque cave comporte 3675 composants, dont un bon tiers manufacturés, 71 circuits imprimés, 21 moteurs. Un réseau de 29 sous-traitants, tous en Suisse sauf un, œuvrent à ce chantier inédit. Le coffre pèse 47 kilos, de bois, de laque, de fibres composites, d'isolant high-tech, d'aluminium, de verre, de cuir et d'or. Une procédure d'assemblage complète et un protocole de 157 tests avant la livraison.
«Tout est complexe.» Hypercomplexe même, puisqu'il ne s'agit pas seulement de maîtriser l'ensemble des technologies convoquées, mais également de contrôler l'interaction des différentes parties entre-elles.
Tout ça pour aboutir à une cave totalement indépendante, travaillant sous basse tension et capable de générer et maintenir le climat indispensable aux cigares, dont les plus fins exigent une température et une hygrométrie constantes. Le système génère sa propre humidité, soutirée à l'air ambiant, transformée en glace avant de créer la goutte d'eau indispensable. Pour y parvenir, il faut tout repenser, les ouvertures, les joints, l'isolation, les contacts, les matériaux, jusqu'aux dissipateurs thermiques. La manière de les produire et de les assembler. Le verrou supérieur, à code, comporte à lui seul 750 composants et il est surmonté d'une montre à tourbillon dotée de son propre système de remontage et sous le verrou, le système de refroidissement. Le tiroir frontal renferme trois périphériques, tous connectés et contrôlés. Un briquet à arc plasma équipé d'une réserve de marche. Un cendrier diaphragme avec détecteur de présence et éclairage. Enfin une guillotine qui calibre la coupe du cigare avec un laser, ou perce, à choix.
Ultime complexité pour FiveCo, il a fallu intégrer tous les protocoles d'assemblage du très haut de gamme. Sans droit à l'erreur, ni au repentir. Les ingénieurs travaillent donc avec des gants sur des pièces d'habillage impayables, réalisées à la pièce. A un million pièce, tout doit être impeccable. Et l'on se demande même si les coffres sont rentables à ce prix-là…
Une clientèle étendue, de la start-up à la multinationale
Tout a commencé sur l'arteplage de Neuchâtel. Lointain souvenir ? Pas pour Antoine Lorotte, 40 ans, créateur de FiveCo il y a 15 ans avec quatre autres associés. A Expo.02, ces jeunes ingénieurs EPFL concoctent Robox, des robots qui accompagnent les visiteurs. Installation ludique. Un concentré de technologie et d'innovation en réalité qui donnera son orientation à l'entreprise et à ses 10 collaborateurs, tous ingénieurs, microtechnique, mécanique, électricité, électronique, installés au Mont-sur-Lausanne. Déjà 140 projets au compteur, croisant les études de faisabilité et les développements, jusqu'au prototypage ou la gestion de production. La structure est bien occupée, avec une base de clientèle large, «de la start-up à la multinationale», dont Nestlé, dont Nissan (à travers une filiale). Il n'en a pas toujours été ainsi. Les cinq associés de départ se sont lancés avec du financement familial et ont vécu de ce soutien pendant trois ans avant d'atteindre le seuil de visibilité nécessaire pour exister et pérenniser le modèle.