Ces sociétés prospèrent en restant petites
Et si la petite taille était le vrai canon de beauté de l'économie ? Près de 90 % des entreprises en Suisse comptent moins de dix employés. Nombre d'entre elles ne veulent pas grandir et nous expliquent comment croître autrement.
Parfois, la taille compte. Dans les affaires aussi, comme le révèle la réalité statistique. En Suisse, 99 % des entreprises sont des PME. Elles génèrent deux tiers des emplois dans le pays. Près de 90 % d'entre elles comptent entre un et neuf employés seulement, selon les chiffres 2017 de l'Office fédéral de la statistique. Soit 230 754 entreprises. Plus éloquent, 50 % des PME s'avèrent être des TPE d'un seul employé. La petite taille n'est donc pas un mythe. Il s'agit d'une écrasante réalité qui contredit tous les discours de grandeur des gourous de la croissance. La petitesse est-elle le vrai canon de beauté de l'entrepreneuriat ? Beaucoup de PME suisses aux affaires florissantes revendiquent ce choix de ne pas grandir.
Un choix donc, et non la peur d'entrer dans l'âge adulte, même si l'« effet Peter Pan » touche aussi de nombreuses entreprises. Pourquoi ont-elles pris cette décision alors que l'époque ne jure que par la croissance ? Inaugurent-elles une manière de croître autrement que par le nombre de collaborateurs, la conquête de nouveaux marchés ou des locaux commerciaux plus spacieux ? Finalement, qu'est-ce que la croissance ? N'y a-t-il pas plusieurs façons de croître ou plusieurs conceptions de la croissance, qui ne se résume pas à gagner en taille ? En 2020, la petitesse devient un argument marketing et une marque de confiance pour renouer avec des clients que l'on avait perdus dans la mondialisation de l'économie.
Rien ne sert de grandir
Lorsqu'il a fondé FiveCo en 2002, à seulement 25 ans, Antoine Lorotte se rêvait en capitaine d'une belle PME d'une cinquantaine d'employés. Cette entreprise indépendante d'ingénierie au Mont-sur-Lausanne (VD) n'a pas perdu de son panache avec dix collaborateurs : « En 2014, nous avons décidé de ne pas grandir », explique le fondateur. Le cabinet d'ingénierie s'est affirmé dans le développement de produits innovants regroupant des compétences en électronique, en mécanique et en logiciel : « À l'opposé d'une entreprise de "mass market", FiveCo évolue dans un marché de niche, souligne Antoine Lorotte. Pourquoi grandir et, surtout, comment ? Gagner en taille nous apporterait davantage de complications dans notre domaine hyper-pointu. »
Depuis dix-huit ans, FiveCo est donc un petit zodiac au milieu de gros paquebots. Et Antoine Lorotte ne les envie pas : « Depuis très longtemps, je peux compter sur une équipe multidisciplinaire. Ce qui signifie que je n'ai aucun taux de rotation du personnel. Notre petite taille nous permet de jouir d'une hiérarchie extrêmement aplatie et d'une gestion transparente de l'entreprise. FiveCo n'a pas la réputation d'être bon marché, mais nous n'avons jamais bâclé un projet. » La petitesse permet à l'entreprise de gagner en réactivité : « Parfois, des clients se retrouvent dans des situations compliquées. Nous arrivons très vite avec des solutions, simplement parce qu'à dix le processus de décision est fortement raccourci. »
Au fil de sa carrière émaillée de « gros problèmes de santé, en 2018, qui remettent les pendules à l'heure », Antoine Lorotte a développé sa propre définition de la croissance. Elle ne passe pas par la taille, mais par la formation continue des collaborateurs et la stabilité du personnel : « J'ai une équipe fidèle que je nourris avec des projets variés. Je préfère avoir un maximum de compétences par personne qu'un maximum de collaborateurs par compétence. Grâce à cette multidisciplinarité, FiveCo gagne en force de frappe. »
Le pouvoir de la mise en réseau
La petitesse de l'entreprise influe également sur la gestion des projets : « Il faut parfois expliquer au client que l'on ne pourra pas démarrer ce mandat immédiatement, mais dans quatre mois, explique Antoine Lorotte. Quasiment tout le temps, le client comprend. À chaque nouvel appel d'offres, nous nous demandons si nous voulons ce projet et si nous en avons besoin. Je suis très fier de dire que nous réalisons le même chiffre d'affaires depuis dix ans avec la même équipe. Est-ce que nous avons envie de gagner davantage ? Nous avons la sagesse de dire non. Car grandir en termes de chiffre d'affaires, cela veut aussi dire s'adosser des investisseurs et donc perdre en indépendance financière. Nous ne le voulons pas. »